
Dans Participatory Action Research. Ethics and Decolonisation, Caroline Lenette écrit que “Research engagement that seeks to disrupt power dynamics and effect social change can be demanding and complex so it’s not surprising that mess can sometimes ensue.” Ce mess désignerait les conflits, les frictions, le chaos ou encore la confusion susceptibles de surgir lors des ateliers de recherche action-participative. Je reviendrai peut-être plus loin sur le caractère impromptu et inattendu du mess –puisque, cela est communément admis, l’inattendu est au cœur de toute démarche de recherche, encore plus quand cette recherche s’inscrit dans une perspective décoloniale : une autre forme d’inattendu est là, latente mais rarement invisible.
Lire ce chapitre a éveillé en moi un profond questionnement intimement lié aux ateliers de recherche action participative que je prépare à l’Université Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), dans le cadre du projet AfriUni. Ces interrogations ont touché une variété de domaines allant de mon statut de transfuge de discipline comme on dit aujourd’hui “transfuge de classe” – un comparatiste ivoirien se retrouvant au cœur de méthodologies propres aux sciences sociales tout en étant chercheur associé en études culturelles africaines à l’université de Bristol, au Royaume-Uni – au plus alambiqué, c’est-à-dire le domaine de la traduction. En effet, comment traduire “mess” en français ? Par réflexe, J’ai immédiatement pensé au mot “désordre”. Il s’en est pourtant fallu quelques pages pour que cette traduction un peu trop spontanée ne me semble plus convenable. L’idée de désordre, je crois, se situe aux antipodes des situations décrites par Caroline Lenette car, ce que le désordre couve et convoie comme sens et imaginaire est un lieu chaotique où plus rien n’est normalement ni logiquement perceptible, où –pour parler comme un sémioticien –signifiants et signifiés sont sens dessus dessous. Cette dérégulation de l’ordre des choses et leur arrangement culturellement normé pour produire une signification sociale consensuelle, je crois, ne correspond pas aux obstacles décoloniaux décrits par le mess. Pour mon seul plaisir épistémologique, je me suis donc permis d’en proposer une traduction qui ne cible pas directement le mot, encore moins les réalités qu’il permet de décrire, mais plutôt les effets produits par toutes ces situations tantôt interculturelles tantôt idéologiques ou raciales supposées relever du désordre : le bruit.
Pourquoi le bruit ? Pour trois raisons : d’abord, la métaphore de la machine où le bruit sert de paradigme sonore à la modernité, ensuite, la métaphore animale du parasite, et, enfin, à mon sens, le sous-entendu colonial qui configure, en partie, le sens de ce mot – on se souviendra de la célèbre expression de Jacques Chirac : le bruit et l’odeur. Lors d’un atelier de recherche action participative à visée décoloniale, il y a de fortes chances que le bruit s’impose. Cet impératif est moins le fait d’une règle ou d’un consensus entre les participants que le fait des enjeux historiques et interculturels qu’impliquent les entreprises décoloniales. Décoloniser c’est faire face à des incompréhensions que font apparaître la différence culturelle entre les participants, exhumer des traumas historiques qui se sont transmis de générations en générations, faire face à des expériences individuelles qui déplacent et complexifient ces traumatismes, parfois réhabiliter des savoirs et des modes d’apprentissage longtemps perçus comme irrationnels donc restés aux marges de ce que je pourrais appeler la cartographie épistémologique de l’universel – en opposition au pluriversel.
Comment dans un tel contexte continuer de croire qu’autre chose que le mess ou le bruit est susceptible de résonner lors d’une recherche action-participative à visée décoloniale ? Comment ne pas réaliser que le bruit dont il est ici question ne relève pas de l’inattendu mais plutôt – j’ose le paradoxe à prétention philosophique – de l’inattendu attendu. Ce bruit, on ne sait quand il résonnera ; ce dont on peut cependant être certains est qu’il finira tôt ou tard par retentir. J’aime à croire qu’il est nécessaire de le désirer, sans pour autant le provoquer volontairement. Le bruit ne déploiera sa vertu décoloniale que s’il résonne naturellement, de lui-même, sans parturition épistémologiquement assistée.
Sans toutefois tomber dans le romantisme de la bagarre et du désordre, est-il utile de se demander quel usage faire de ce bruit si révélateur de l’efficacité de l’entreprise du démontage de la colonialité – encore la métaphore de la machine – que celle-ci relève du savoir, du pouvoir, du genre ou de l’être ? Ne pas l’ignorer, mais l’interroger : les vertus du mess ou, en français, du bruit sont à n’en point douter libératrices.
Enfin, je me demande ce qui pourra bien émerger du ou des bruit.s qui se feront entendre lors des ateliers de recherche action participative que je co-animerai à l’Université Félix Houphouët-Boigny.
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Decolonizing le bruit. How could mess be useful in participatory action research?
In Participatory Action Research. Ethics and Decolonisation, Caroline Lenette writes that “Research engagement that seeks to disrupt power dynamics and effect social change can be demanding and complex so it’s not surprising that mess can sometimes ensue.” This mess refers to the conflicts, frictions, chaos and confusion that can arise during participatory action research workshops. Perhaps I’ll come back to the impromptu and unexpected nature of the mess later – because, as is generally acknowledged, the unexpected is at the heart of any research process, even more so when this research is part of a decolonial perspective: another form of the unexpected is there, latent but rarely invisible.
Reading Lenette’s chapter awakened in me a deep questioning intimately linked to the participatory action research workshops I’m preparing at the Université Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), as part of the AfriUni project. These questions have touched on a variety of fields, from my status as a “discipline defector” – as we say today “class defector” – an Ivorian comparativist finding himself at the heart of methodologies specific to the social sciences, while at the same time being an associate researcher in African cultural studies at the University of Bristol, in the UK – to the most convoluted, i.e. the field of translation. How do you translate “mess” into French? By reflex, I immediately thought of the word “désordre“.
It took a few pages, however, before this rather too spontaneous translation no longer seemed appropriate. The idea of disorder, I believe, is the antithesis of the situations described by Caroline Lenette, for what disorder broods over and conveys as meaning and the imaginary is a chaotic place where nothing is normally or logically perceptible, where – to put it like a semiotician – signifiers and signifieds are turned upside down. This deregulation of the order of things and their culturally normalized arrangement to produce consensual social meaning, I believe, does not correspond to the decolonial obstacles described by the mess. So, for my own epistemological pleasure, I’ve taken the liberty of proposing a translation that doesn’t directly target the word, let alone the realities it describes, but rather the effects produced by all those situations, whether intercultural, ideological or racial, that are supposed to be disorderly: le bruit.
Why le bruit? For three reasons: firstly, the metaphor of the machine, where noise serves as the sonic paradigm of modernity; secondly, the animal metaphor of the parasite; and thirdly, in my opinion, the colonial undertone that partly shapes the meaning of this word – we’ll recall Jacques Chirac’s famous 1991 expression: noise and smell.[1] In a decolonial participatory action research workshop, there’s a good chance that noise will be the order of the day. This imperative is less the result of a rule or consensus among participants than of the historical and intercultural stakes involved in decolonial undertakings. To decolonize is to face up to the misunderstandings that arise from cultural differences between participants, to unearth historical traumas that have been passed down from generation to generation, to deal with individual experiences that displace and complicate these traumas, and sometimes to rehabilitate knowledge and modes of learning that have long been perceived as irrational and therefore remained on the margins of what I might call the epistemological cartography of the universal – as opposed to the pluriversal.
How, in such a context, can we continue to believe that anything other than mess or le bruit is likely to resonate during decolonial action-participation research? How can we fail to realize that the noise we’re talking about here is not the unexpected, but rather – and I dare to use this philosophical paradox – the unexpected expected. We don’t know when this noise will resound; what we can be sure of, however, is that sooner or later it will. I like to think that it’s necessary to desire it, without deliberately provoking it. Noise will only deploy its decolonial virtue if it resonates naturally, of its own accord, without epistemologically assisted parturition.
Without lapsing into the romanticism of brawl and disorder, is it worth asking what use we can make of this noise, so revealing of the effectiveness of the enterprise of dismantling coloniality – again, the metaphor of the machine – whether it concerns knowledge, power, gender or being? Not to ignore it, but to question it: the virtues of mess or, in French, noise are undoubtedly liberating.
Finally, I wonder what might emerge from the noise(s) that will be heard during the participatory action research workshops I’ll be co-hosting at Université Félix Houphouët-Boigny.
[1] Chirac used this expression while mayor of Paris in a speech in which he targeted migrant populations in France, claiming to speak for French workers who, he said, were disturbed by “the noise and the smell” of their immigrant neighbours.